Des Clics

J’ai le nez qui coule, de la fièvre, le bonnet vissé sur le crâne et un tas de mouchoirs qui m’entourent : on va dire que j’accueille l’hiver à ma manière. Passer la journée au lit est le genre de choses qui ne m’arrive pas souvent, alors je fais passer le temps. Un peu de série, un peu de réseaux sociaux, un peu de sieste et rebelote. Je navigue, j’observe, j’écris, je ris, je cours, je danse, je dors, je découvre, je goûte et le temps ne veut toujours pas m’accorder plus d’heures dans la journée.

Ce soir j’ai envie de parler de ma génération: celle qui a connu la disquette, la sonnerie du téléphone fixe, le cybercafé, le fait de rougir, le plaisir d’être autour d’une table sans portable, récupérer ses photos et découvrir les ratées. Celle qui a côtoyé le papier, les cartouches d’encre, les clips diffusés en espérant voir son préféré passer, l’attente du facteur.

Je l’adore cette génération parce qu’elle a fait partie du trait d’union historique entre l’avant après ère numérique : elle n’a pas entendu parler de ce qui se faisait avant, elle l’a vécu et a pris le train en marche. Je suis assez heureuse de ne pas être née avec la frénésie virtuelle qui veut faire croire que l’exposition est le propre de l’être.

Je crois que c’est ce qui m’a permis de réguler le temps et l’attention porté à ces nouveaux mode de vie : il ne s’agit plus de partager une photo, il est question de business, de visibilité, d’opportunités. Soyons clairs, Internet est un formidable levier. Pour qui sait l’utiliser. Un peu comme tout dans la vie. Personnellement, je l’utilise pour la danse, les spots food, et tout ce qui va m’être tout bonnement utile pardi. C’est génial de pouvoir partager un bon plan, de découvrir le travail d’un chorégraphe, de suivre cette personne qu’on aime bien et qui habite de l’autre côté. C’est moins génial d’observer la progression excessive de la conscience de soi, de constater autant de contenu stérile, voir nocif. J’ai depuis quelques mois fait la connaissance avec Instagram : j’aime particulièrement cette plateforme vu qu’elle ne me propose que des choses qui m’intéressent justement – contrairement à Facebook où le fil d’actualité devient rapidement un enfer d’inutilités.

Je n’ai ni Twitter, ni Snapchat: peut être que je passe à côté de certaines choses, sûrement, mais je ne peux que hausser les épaules. Je ne veux pas m’aliéner, avoir à gérer, alimenter, faire l’effort, devoir être dans le coup. Je tiens à être ici et maintenant, je ne suis pas obsédée par le nombre de vues ni par le nombre de likes. Je ne tiens pas à être partout. A quoi bon ? Je pense surtout que limiter les plateformes aide à maintenir son cercle vertueux. Et surtout à économiser du temps. Du temps pour soi. Je n’ai que deux plateformes et je pense que je peux encore optimiser le temps passé dessus.

Comment font ceux qui gèrent une vie personnelle et une vie virtuelle ? A coup d’actualité permanente, d’échanges, de partage de photos, d’instantanéité routinière. Je ne parle pas de ceux dont c’est le cœur de métier, ni de ceux qui partagent la photo sympa de temps en temps. Je parle des addicts. De ceux qui dégainent le téléphone avant même que leur corps ne ressente ce qui se passe. Ceux qui ne savent plus passer une soirée entre amis sans checker leur écran toutes les 5mn. Ceux qui ressentent l’impératif de s’exposer. Le besoin d’être validé, d’être vu. Est-ce qu’ils s’en rendent même compte de ce comportement qui vole du «  vrai » temps au profit d’un temps virtuel à jamais perdu ? Et d’un autre côté je n’ai pas d’addict très proche auprès de qui je peux recueillir un vécu, une explication ; à qui je peux poser toutes mes questions. Je me dis que ça doit bien nourrir ou combler quelque chose si c’est aussi répandu. Si vous vous reconnaissez et que vous pouvez m’éclairer, n’hésitez pas !

Et en parallèle fleurissent les thématiques de détox digitale, les envies de s’éloigner de tout, les phrases toutes faites sur ce qu’on devrait ressentir, sur ce qui est le plus important. Il suffit de gratter un tout petit peu pour découvrir un monde d’insatisfaits qui conjuguent leur présent au conditionnel, qui aimeraient faire ceci, qui rêveraient de faire cela et qui en attendant ne font que partager sur leurs murs des phrases toutes faites. Se comptent sur les doigts de la main ceux qui passent à l’action : les excuses à rallonge est un sport mondial. Passer de l’envie à l’acte, sortir de sa zone de confort, se confronter à l’éventuel échec, se regarder droit dans les couilles. Que nenni.

Je ne pourrai pas compter le nombre de personnes qui continuent à me dire avec un enthousiasme exagéré « mais c’est géniaaaal, tu fais ce que tu aimes » : je souris et réponds rarement. Laissez-moi vous dire qu’à chaque fois je me suis juste dit que vous vous parliez en me faisant ce compliment, déguisé en vie projeté.

Je ne me sens pas plus intéressante ou plus courageuse de faire ce que je fais, pour moi c’est juste une évidence. Alors non ça ne s’est pas fait du jour au lendemain, mais tout se travaille et tout continue à se construire. Tous les jours. Comme n’importe quel autre métier. Ceux qui me parlent de leur métier avec les étoiles dans les yeux se font rares mais ils existent : Ils sont derrière leur bureau, leur caisse, leur home office ou leur rayon mais il y a quelque chose en eux qui vit, qui bouillonne. Et c’est tout ce qui me rassure : je n’ai pas besoin d’aimer ce que la personne fait, j’ai besoin de sentir qu’elle s’accomplit. Qu’elle ne le fait pas parce que ça a toujours été comme ça mais bien parce qu’elle se sent à sa place.

Y a aussi la version : « j’ai envie de tout arrêter et aller à l’autre bout du monde parce qu’ailleurs, les choses sont moins mondialisées » – il y a DEJA plein de choses à faire ici et maintenant, en vous même. Pas besoin d’aller très loin : voyager est un moyen de s’évader à tous les niveaux, mais ce n’est certainement pas ce qui change littéralement une personne.

Les réseaux c’est génial quand ça provoque des déclics, des idées, des envies mais pas quand ça alimente constamment un idéal d’objectif (programmé pour représenter l’impossible) ou que ça développe le syndrome de l’éternel admiratif. Et non le but n’est pas non plus de passer à celui qu’on admire. Le but c’est que vous vous admiriez pour vos petits combats du quotidien aux objectifs. Que ça relance votre niac. Que ça vous rappelle votre destination. Que ça vous serve tout court. Ne serait ce que pour vous faire sourire tout simplement.

Et où vous situez vous ? addict ? Modéré ? Selon l’humeur ? si vous ne me répondez pas directement, répondez vous au moins honnêtement sur ce que vous apportent vos navigations au quotidien 😉

A.

Publicités