Intimité

Avant de commencer mon article, je voulais vous remercier pour vos retours si nombreux, ça fait chaud au cœur et à la plume de vous lire et de vous sentir aussi réactifs (pour ceux qui auraient manqué l’épisode, j’avais publié un statut FB où je demandais ce que vous aimeriez lire comme sujets).

Il y en a eu plein qui m’ont fait sourire, certains m’ont étonné (ce qui challenge ma feuille blanche) et celle qui m’a éclaté de rire. J’ai choisi cette dernière suggestion pour commencer. Il s’agit d’une anecdote, expérience que j’avais partagé avec mon cercle proche..

Il se trouve que j’adore les massages : Je fais définitivement partie des amoureux du tactile. Le moindre carré de ma peau se détend, comme si mon corps se vivait de lui-même, sans avoir besoin de mon cerveau. Et c’est divin.  Avec les livres, ça fait partie pour moi des valeurs sûres.

Rapport au corps oblige, je ne suis sensible qu’aux professionnels et à ceux que j’aime. Mon éducation d’abord, mais surtout mon métier, ont renforcé le besoin de sentir l’autre avant d’aller au-delà de la barrière de l’échange verbal. Les deux ne vont pas forcement ensemble pour moi. Je pourrai adorer une personne et avoir horreur de son contact physique. Ce qui est banal pour certains (passer une main autour, serrer dans les bras ou poser une tête sur l’épaule) a un réel impact d’énergie physique que je gère au quotidien.

C’est complètement subjectif, je ne pourrai l’expliquer ni à l’écrit ni à l’oral. Une sorte d’intuition purement physique. Et dieu sait que lorsque mon corps rejette un autre, je ne peux simplement pas lutter. Ce serait à l’encontre de tout ce que je prône : l’écoute de soi avant toute chose. Et j’essaye de transmettre ça au quotidien: le fait de s’écouter est une grâce (j’ai envie d’utiliser tous les synonymes du bienfait en fait), pour le corps, l’âme et l’esprit.

Vous imaginez donc l’aventure que c’est de trouver un professionnel du métier que mon corps « valide ». J’ai longtemps cherché avant de trouver un salon de massage sur Paris où je me sentais bien, où la prestation correspondait à ce que je cherchais et surtout, restait fidèle dans le temps (tout ça sans prendre de rdv). Cela faisait 4 ans que j’allais au même endroit, avec la même masseuse aux doigts de fée qui me procurait à chaque fois le délice de la relaxation.

Jusqu’au jour où arriva ce qui devait arriver ..

Je me présente comme à mon habitude : la tenue de l’accueil me fait légèrement sourciller  – sorte de nuisette ras la salle de jeux que j’entrevois lorsqu’elle monte les escaliers. Thé et mignardise comme d’habitude en attendant qu’on m’installe. Je me déchausse, sors mon bouquin en attendant. J’entame quelques phrases et là, sans crier gare, je vis le moment le plus gênant de ma vie.

J’entends un homme jouir, littéralement (je viens d’imaginer un article où à chaque fois que l’œil passe sur un mot on entendrait le son correspondant 😀 ), le bruit de mouchoirs extirpés d’une boîte et un silence de quelques secondes. J’étais pétrifiée sur place,  je n’arrivais juste plus à bouger : je ne peux pas vous décrire tout ce qui s’est passé dans ma tête à ce moment-là mais je peux vous dire que c’était un foutoir sans précédent. J’étais absorbée entre l’effroi et le WTF !  J’ai à peine eu quelques secondes pour retrouver la conscience de l’action que je la vois ressortir, guillerette, qui m’annonce qu’elle s’occupe de moi après monsieur, qui nonchalamment, apparait tout sourire.

Franchement, mon cerveau n’a jamais eu un bug aussi violent : je me disais tout et n’importe quoi. Il était EVIDENT que je devais me barrer mais j’étais clouée sur place. Monsieur me souhaite une bonne soirée poliment (après avoir complimenté madame) qui m’invite à régler avant de m’installer. Je suis littéralement sur automate, je sors ma CB et là elle m’annonce qu’elle n’a pas de terminal, qu’il fallait que j’aille retirer (RUN AWAY GIRL RUN AWAY). J’ai souri, pris mes affaires, lancé «  à tout à l’heure » et ressortie illico.

Tout ça s’est très vite passé, et malgré cela, je peux encore ressentir ce mélange désagréable qui m’avait abasourdi : ce n’est pas tant la pratique qui me choque. Je suis bien au fait de ce qui se passe dans le monde du massage, je suis même pour si cela peut nous éviter des violences sociales (tout le monde n’a pas la chance d’interagir sexuellement quand il le souhaite) – c’est un autre sujet.

Le fait est que j’étais stupéfaite de constater que le salon mélangeait la clientèle : chacun fait ce qu’il veut de son corps, de son massage, de son mouchoir. Mais pour l’amour de tous les dieux, je ne VEUX PAS entendre quoi que ce soit. Ce genre d’intimité me révulse. Entendre mes parents m’aurait typiquement provoqué le même sentiment. Je ne suis pas là pour refaire le monde, ou balancer les phrases types du genre «  la prostitution c’est mal » : la vie est bien plus complexe que ça.

En revanche, je sais qu’il est de mon droit de réclamer la paix sonore et visuelle lorsqu’il s’agit d’un service comme celui-là : que le salon aménage ses activités selon des journées et/ou horaires, qu’il fasse son business FINE, mais que je n’y sois pas mêlée. Dans un degré différent, c’est comme assister à une dispute de couple. Ce moment où l’on n’est clairement pas à sa place, où on voudrait être 6000 lieues sous terre. On prie pour que ça s’arrête, pour qu’ils aient la décence de ne pas mêler l’assistance, mais non. On se gratte, on cherche où regarder, on quémande une discussion avec un autre histoire de ne pas entendre mais non. J’y éprouve le même malaise intrusif.

En ressortant du salon, j’ai appelé un ami, qui a juste explosé de rire, parce que pour lui ce n’était pas étonnant : je pense qu’il n’a pas saisi que mon choc n’était pas relatif à la pratique, mais bien à cette intimité imposée par défaut. Ça m’aura quand même détendu le slip sur le moment. Avec du recul, je revois ma tête et je souris mais je peux vous dire qu’on ne m’y reprendra plus.

Comme dirait Stieg Larsson, «  les innocents, ça n’existe pas. Par contre, il existe différents degrés de responsabilité ».

A.

Crédit photo: David Jouary

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