Deuil

J’ai toujours assisté aux enterrements de manière très impersonnelle : j’écris ça et je me dis que je n’en ai pas fait des milliers non plus. J’ai un rapport à la mort plutôt serein, quelque chose qui fait partie de la vie, qui peut arriver à tout moment et que j’accepte.  Il y a peu de choses que je redoute : et parmi elles, la souffrance, physique, infligée à soi et à ceux qui nous entourent.

J’ai perdu mon grand-père la semaine dernière : c’était quelque chose que j’attendais au fond de moi depuis quelques mois. Je l’ai vu perdre progressivement sa santé, j’ai vu toutes les inquiétudes graviter autour de son état, et tous les aménagements qui ont suivi. Avec tout l’amour que je lui porte, je n’ai pu être que soulagée.

Lorsque la nouvelle est tombée, je n’ai pas réfléchi une minute. Direction l’aéroport. Ce vol a été le plus long de ma vie. Je n’avais qu’une hâte, c’était être parmi les miens. Parmi ceux qui l’ont connu. Ceux qui l’ont aimé. Ceux qui savaient qui était mon grand-père.  C’est la première fois que je perds un être aussi cher. Que je me sens concernée par l’enterrement. Que je reçois des condoléances. Que je suis dedans. Je couche toutes ces sensations sur le papier et les sensations sont encore là. Omniprésentes.  Ça doit faire partie du deuil que d’en parler. Je suis en train de faire connaissance avec l’expression «  faire le deuil » d’ailleurs.

A paris, j’ai vacillé entre les pleurs et  les invocations. Entre le soulagement et la tristesse. Entre mes souvenirs et ses dernières photos. A casa, j’ai débordé. Toute mon émotion a débordé. Sentir physiquement son absence, voir ma grand-mère seule, croiser toutes ces personnes, sentir la douleur de ma mère, entrelacer les pleurs de mes tantes. J’étais là, au milieu de tous ces va et vient, et je me rendais compte de l’arrêt sur image que provoquait la mort sur soi. Ou du moins sur moi. Je me suis rappelé qu’on était rien. Je me suis rappelé qu’on courait pour rien.  Je me suis rappelée de tout ce qu’on a tendance à oublier au quotidien. Le tourbillon.

Nos parties de jeux de cartes, son sourire, son humour, l’élégance de sa répartie, l’espièglerie de son regard, le chocolat de la semaine, l’éclat de ses yeux rieurs, sa discrétion et j’en passe. Chaque personne croisée me rappelait quelque chose de nous. Chaque regard échangé me renvoyait à lui. Je ne quittais pas du regard son frère, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Je retrouvais beaucoup de lui dans son visage, ses mimiques, son physique. Je m’accrochais à cette ressemblance pour graver dans ma mémoire. Graver tout ce qui s’y trouve déjà.

J’étais assise, à les regarder tous passer, à approuver ou pas, ce qui ne changera rien au cérémonial dans l’absolu. Autant attendre qu’ils repartent tous. Parce que le vrai enterrement ce n’était pas le rassemblement de tous ces (in)connus. Ce n’était pas les funérailles. C’était lorsque tout était terminé. Lorsqu’on a refermé les portes de la maison. Qu’on s’est retrouvé entre enfants et petits-enfants. Entre nous. Entre lui et nous. NOUS.

On a beau se dire que ça fait partie de la vie mais qui peut  vraiment accepter ? On fait avec parce qu’on n’a pas le choix. Qui accepte la perte d’un pilier de vie ? Je suis rentrée deux jours après sur Paris, repris le travail, les cours de danse et tout ce qui va avec, mis mon masque de «  tout va bien la vie continue » mais il n’en est rien. Il m’arrive encore de prendre sur moi pour ne pas laisser les larmes apparaitre, il m’arrive de suffoquer de l’intérieur, il m’arrive de vouloir prendre ma mère dans les bras, il m’arrive d’imaginer mon tour. Il m’arrive que je n’en parle simplement pas. Parce que c’est plus que personnel.

Parce que mon grand-père me manque. Que je ne le reverrai plus jamais. Que je fais connaissance avec l’irréversible.

Il m’arrive d’être dans le métro et de revoir toutes ces images. Le moment solennel. Le départ.  La fin. Les derniers honneurs. L’anéantissement des uns, l’effondrement des autres. Et je m’enfouis en moi-même.

On m’a dit que c’était la vie. On m’a dit qu’il est mieux là où il est. On m’a dit qu’on le rejoindrait tous un jour ou l’autre. Et on m’a dit qu’il fallait que je lui fasse honneur. Qu’il fallait être fidèle à tous ce qu’il a transmis. Tout ce qu’il a éduqué. Parce que oui, sans lui aussi, je n’aurai pas été celle que je suis aujourd’hui.

Et je pense à ceux qui n’ont pas connu une douleur mais plusieurs. Ceux qui font avec au quotidien. Ceux qui ont fait connaissance avec l’irréversible à plusieurs reprises, à plusieurs niveaux. La vie fait qu’on en aura pas une de douleur, mais plusieurs.

Et on va les trimbaler, comme des casseroles accrochées à nos bagnoles.

Et plus on avance, plus ça fait de bruit parce que leur nombre augmente.

Et merde. Tant pis.

A.

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