Un air de famille

J’ai souvent des idées en tête, des débats avec moi-même que j’ai envie de partager et je me demande souvent comment je vais commencer l’article. J’ai toujours le contenu en langue, tête et mots, mais pas en début. Pas en introduction. Parce qu’il y a certaines choses qui se ressentent et qui surgissent sans crier gare. Sans avoir un fil conducteur, un début et une fin. Non, c’est là, en plein dans le mille. Parce que le contenant n’y change rien parfois.

Et c’est exactement cette sensation, qui est assez difficile à voir venir, dont je veux parler aujourd’hui. Dans un contexte précis : à savoir le regard qui change (et du coup les appréciations) sur nos proches. A quel moment de notre vie on commence à voir nos parents, frères, sœurs, tantes en tant que femmes ou hommes, au-delà de l’étiquette qu’implique le lien du sang ? A quel moment on rencontre cette désillusion ou au contraire, cette admiration ?

Je me demande même si ça a une valeur ajoutée que je sache à quel moment les lunettes de l’émotionnel ont été remplacées par les lunettes de la factualité.

Le fait est que le passage n’est pas si simple. Voir les choses telles qu’elles sont. Non comme on nous l’a inculqué. Ou comme on nous l’a martelé. Mais juste comme elles sont. Est-ce le recul ? la maturité ? l’éloignement ? ou simplement une décision subconsciente d’arrêter de se mentir sur des fondamentaux qu’on ose secouer.

Plus jeune, j’étais persuadée (qu’est-ce que j’en avais des certitudes d’ailleurs, je me fais rire) qu’on connaissait mieux les membres de sa famille que les autres.  Parce que les liens du sang sont plus forts que tout. Parce que les autres resteront toujours des étrangers. Parce qu’on passe plus de temps ensemble (pardi). Parce qu’on sera toujours là les uns pour les autres (bien sûr).

Et puis ça s’est transformé (je ne sais pas comment ni où) en : Les liens du sang oui, la connaissance de l’autre ? Absolument pas inhérent. Et c’est là où j’ai saisi le sens de la phrase «  on ne choisit pas sa famille mais on choisit ses amis ». Je me suis surprise à observer différemment, et à prendre parti de manière plus réfléchie.  Ce qui n’est pas du tout simple quand l’habitude est bien installée. Je me suis surprise à me dire que si je passais plus de temps avec mes amis, ils me connaissaient forcément plus que certains membres de ma famille. Une question de logique.

Que c’est avec eux que je ris, que je pleure, que je voyage, que j’ai des amours et des emmerdes.  Que c’est avec eux que je partage les petits détails du quotidien qui font le tout.

Peut-être que cela aurait été différent si j’étais près des miens : à l’exception de ceux qui m’ont conçu avec qui j’ai un lien entretenu (non par obligation morale mais bien par amour), je regarde le tableau différemment.  Au final, je croise ces gens au milieu des verres de thés de mariages et enterrements. Ce n’est pas eux que j’appelle lorsque j’ai  un problème, ils ne figurent même pas sur la liste de référence mentale.

C’est  juste là, limpide, d’une simplicité affligeante : on ne se connait pas. De la même famille, oui, mais on ne se connait tout bonnement pas. Au-delà des phrases interminables de politesse, on n’a rien à se dire.

Et au milieu de  ces croisements, il y a les gens qu’on chérit profondément : parce qu’on n’a pas eu l’occasion (on ne l’aura jamais soyons clairs), que chacun mène une vie, que les entrevues sont rares mais que la complicité est bien là. Intense à chaque retrouvaille.  Souvent une tante éloignée qui a le mot juste ou un cousin (encore plus éloigné) qui donne toujours une couleur heureuse aux rendez-vous familiaux. On ne sait pas pourquoi mais c’est plus profond avec eux.

Je me dis d’ailleurs que cette version existe aussi en amitié en mode  » je te connais-je ne te vois pas souvent mais je te croise – échanges très fluides – très bon moments- je te kiffe mais chacun a sa vie- à dans 1, 2 ou 4 ans « . Je le comprends mieux en amitié. On ne peut pas s’adonner à chacun. Chaque relation a son charme et sa temporalité.

Ma notion de famille a beaucoup évolué ces dernières années. Je pense que je fais toujours des ajustements. Et que l’équilibre est sévère. Etre confronté au statut familial VS la personne réelle est assez curieux. Quelle est la limite dans ce cas ? Le statut pardonne-t-il tout ? La limite de patience/pardon est-elle plus importante en cas de conflit ou au contraire plus intraitable? Que fait-on quand on se rend compte que cet oncle est en fait un sale con ? Ou que cette grand-mère a un sérieux problème psychologique ?

Je crois que c’est lorsque ma mère a commencé à me parler en tant que femme (et non en tant que fille) que je suis passée de l’autre côté. D’ailleurs ça m’avait fait tout bizarre.  Qu’est-ce que ça doit être bon (en tant que parent)  de se décharger de la responsabilité ! Morale du moins. On ne se baisse plus pour me parler, on ne me ménage plus, on me dit les choses telles qu’elles sont. Alors oui, on se sent adulte mais c’est moins drôle lorsque les faits ressemblent plus à un mauvais épisode d’une série des années 90.

Et vous ? Avez-vous déjà vu vos parents comme hommes et femmes ? Au-delà de ce regard affectueux ? Les avez-vous imaginés dans un contexte qui n’a RIEN A VOIR avec le délire familial ? Avez-vous déjà pensé à leurs accomplissements ? A leur trajectoire ?

Sachez en tout cas qu’il n y a rien de plus primordial que d’aller au-delà de la relation familiale pour découvrir la personne : j’ai l’impression de découvrir les miens depuis peu de temps. Ce n’est pas si désagréable de laisser de côté le lien. Et de se parler. De femme à femme ou de femme à homme.

Mais je vous préviens : c’est quitte ou double.

Et pas à prendre ou à laisser.

A.

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