Miroir, miroir…

Elle n’est pas la seule à jouer dans cette fiction. Ils sont nombreux. Ils s’allient. Se félicitent. Se targuent d’appartenir à un système qui se veut naturel, mais qu’ils subissent comme tant de choses. Les cases, les « il faut », le must have. Une vie de personnages, de costumes, de masques.

Elle sait que c’est du leurre : qu’en se couchant le soir personne ne pense à elle. Sa maman peut-être. Elle voudrait qu’un homme pense à elle. Elle voudrait fondre dans une paire de bras. Elle voudrait arrêter de feindre. Mais non. En attendant, elle marche la tête haute, le cœur masqué, les jambes en avant, le menton fier. En attendant, elle collectionne les paires de bas.

Elle dépense, elle rit, elle a les larmes aux yeux. Elle cherche le reflet de son derrière dans les miroirs mais ne se trouve toujours pas (assez) quand elle se regarde.

Aucun maquillage n’arrive à correspondre à l’image qu’elle voudrait avoir. Elle se conjugue beaucoup au conditionnel. Rien n’est assez. Tout est à parfaire. Elle ne s’aime pas. Parfois, dans des moments de spontanéité. De naïveté. Ou de surprise. Elle se sourit, se serre dans ses bras. Mais cela est rare. Trop rare pour pouvoir être.

Surveiller la montre. Surveiller le chemisier. La mèche indisciplinée. Le collègue. Faire bonne figure. Elle refuse de se conjuguer à l’imparfait : elle ne se laisse pas à aller à la vie. Elle ne connait pas le sanglot, la déception, la vitesse, l’attente ou le relent. Toutes les émotions qui découlent de l’implication, du laisser-aller.

Elle ne connait pas non plus le bonheur de l’instant, la projection, le ravissement. Elle ne connait que la satisfaction. Ce sentiment si trompeur. Elle collectionne les photos, les lumières nocturnes et les robes moulantes. Elle est belle. Mais pas de cette beauté qui retient le souffle de l’âme. De la beauté froide qui nous alerte les yeux, qui manque de sel et de poivre. De celle qui nous plait à minuit mais pas à midi.

Et elle continue à se demander. Tout bas. Ce qu’elle n’oserait jamais dire tout haut. Elle continue à se demander pourquoi elle ? Elle a tout fait comme on lui a dit pourtant. Elle est sûre de n’avoir manqué aucune case à cocher.

Et pourtant, je vois en elle une douceur féminine, un mélange de confiance et de timidité, une carapace qui ne demande qu’à être brisée. Chaque pore de sa peau appelle à l’amour. Chacune de ses mèches appelle à la caresse. Je ne sais ni comment ni pourquoi mais j’arrive à voir ces choses là. Il m’arrive de me tromper, évidemment. Mais j’ai aussi appris à faire de la gymnastique intuitive.

Histoire d’avoir une sorte de nez social sensible. Quand je l’ai rencontré, j’ai tout de suite vu l’égarée qu’elle était, au milieu de tous ces jeux sociaux qu’elle endurait. Si mon nez pouvait s’exprimer, il aurait saigné de compassion pour ce potentiel désorienté. Mais je ne suis qu’un nez de passage : je prête mon oreille avec plaisir, mais je ne peux pas être la boussole.

On s’est souri. On s’est poli. On a parlé du Cyrano 2.0. On s’est gentiment moqué de toutes les applications amoureuses. Et on s’est tu. Elle a rapidement compris qu’elle n’avait pas besoin de chier du patchouli avec moi. J’aime beaucoup les silences d’adulte. Les silences qui ne font pas semblant. Qui ne cherchent pas à combler. Ceux qui se taisent. Et à ce moment-là j’ai souri.

Souri de la voir paniquer socialement. Souri de la voir chercher le mot suivant. Souri parce que je la trouvais touchante. Elle gâchait tout à vouloir meubler. Combler.

J’aurai aimé me glisser sous certains masques sociaux. Je suis persuadée que certains personnages valent le détour. Qu’ils ont beaucoup à gagner à se laisser aller. Qu’ils m’offrent simplement le cadeau d’être transparent, le temps d’un échange, une soirée ou un café. Chacun son historique me direz-vous. Et vous auriez raison, quelque part. Qu’ils m’offrent et qu’ils s’offrent surtout à eux-mêmes. Qu’on se fasse du bien. Sans détour.

Je dévore ceux que j’aime, et je vomis ceux qui recherchent constamment l’auditoire. Ceux qui se mettent en scène, dans l’illusion de leur propre projection. J’aime engloutir. De mon âme comme de mon être. Parfois je voudrais avaler ceux que j’aime, pour voir ce que ça fait. Une portion d’amour à portée de bouche. Vous imaginez le truc ? A pleine bouche. Histoire de me rappeler que la transparence est bien parmi nous. Ou du moins parmi moi.

Je ne supporte plus les personnages : les faux semblants. Fut un temps où je jouais le jeu, où je feignais aussi. Mais à quoi bon ? Que fait-on face à ceux qui n’ont pas eu la chance d’essayer la transparence de l’âme et du corps ?

En ces temps où les cœurs sont affichés de partout pour une saint valentin commercialement rappelée, je vous souhaite de vous aimer au quotidien, de rappeler à ceux que vous aimez que vous les aimez et de vous débarrasser des policés.

Amoureusement,

A.

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