Vois-tu?

J’ouvre cette page avec beaucoup d’idées en tête : y a de l’ironie, de la malice, un peu de taquinerie et surtout des interrogations. J’ai diné avec une amie hier, et entre deux sushis elle me dit «  je vois quelqu’un » et là, je repose mon sushi et j’éclate de rire en disant mais qu’est-ce que c’est que cette manie d’employer la phrase «  je vois quelqu’un ». On a ri parce qu’elle renchérissait, que plus elle essayait d’utiliser d’autres mots, plus j’hallucinais. En réalité, sa phrase a simplement suscité en moi un regain de bourdonnement que je laisse de côté à chaque fois que j’entends cette phrase. Je la connais et je sais ce qu’elle entend par là. Mais tout de même.

C’est un saute-phrase. Comme un saute-mouton mais mental. Un gain de temps pour aller à l’essentiel.

Ça résonne faux dans mes oreilles. Si on remonte aux origines des expressions, « voir quelqu’un » s’utilise pour exprimer le fait qu’on voit un psychologue ou une personne extérieure censée nous aider sur plusieurs domaines qui relèvent du personnel. Une expression qui se veut fluide au milieu de la conversation, histoire de partager cet appel à l’aide honorable, sans le déballer avec la gravité qui peut s’y apparenter.

« Je vois quelqu’un » s’est petit à petit placé dans les conversations, masculines ou féminines pour informer du non-statut de cette personne : ça vacille entre le non-lieu et la période d’essai. Un fourre-tout qui veut tout dire mais qui ne veut rien laisser paraître. On peut m’expliquer là ?

Je trouve ça paresseux. Moche. Dénué de couleurs. Dénué d’espoir. De rêve. D’amour. De sexe même. Il y en a qui utilisent le mot côtoyer. Pour rappel, mon dictionnaire m’a appris les définitions ci-dessous :

Voir : Percevoir, quelqu’un ou quelque chose par les yeux (vous imaginez donc que cela peut concerner les humains, les trottoirs, les maisons ou la voiture)

Côtoyer : Etre en contact avec quelqu’un, un milieu : être très proche de quelque chose.

Je préfère la prise de parti. Le jump des deux pieds. Si on ne fait plus l’effort à l’oral, je n’imagine pas le reste. La vérité. L’utilisation de ce qui est. Coucher ensemble. Se voir de temps en temps. Craquer. Avoir un coup de cœur. Plan d’un soir. Plan d’un demi-soir. Plan du mois. La projection. L’homme que j’attends. Celui que je ne veux pas. Que sais-je. Mes oreilles sont la partie la plus élastique de mon corps. Elles entendent beaucoup de choses. Avec une bienveillance que j’entretiens. Du coup, je suis exigeante. Au niveau de l’information. Limpide. Nette.

La paresse des mots m’insupporte. Il y a des jours où elle me fait sourire. Et d’autres où elle m’irrite.

Comme si être en couple était hors norme. Alors oui on va passer au stade supérieur. Une fois qu’on l’a vu une fois, trois fois, souvent. On est d’accord, là c’est plus VOIR. Là c’est une autre rangée de mots. Rassurez-moi.

Dénoter le détachement est à la mode. Comme crier son indépendance. Comme acheter tout ce qui ne nous sert pas. Comme acheter cet article soldé juste parce qu’à 5 euros, ça vaut vraiment l’achat.

Voyez ce que vous voulez, mais de grâce considérez, ne serait-ce que par les mots, ceux avec qui vous partagez des moments de bonheur. Je vous laisse l’intimité d’y mettre le statut qui vous arrange.

De grâce.

A.

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