Much Loved

Rappel des faits: Nabil Ayouch, réalisateur marocain, présente son dernier film, « Much Loved ».

Fuite sur le web de fragments de scènes sexuelles, polémiques avant l’heure, débats houleux, interdiction de projection au Maroc, sélection à Cannes, Valois d’or au Festival Francophone d’Angoulême 2015 pour l’actrice principale Loubna Abidar, un fil d’actualité qui s’enflamme avant même d’avoir VU le film et la sortie du film en France, Septembre 2015.

J’ai forcément suivi tout cela de près, étant fan des films de ce Monsieur qui pour moi est l’un des seuls marocains qui fait des films objectifs, des films qui ôtent le voile, des films qui vous regardent dans les yeux : il ne fait pas dans la dentelle et ne va pas pour autant dans le trash gratuit. Il construit, raconte, suggère, provoque et pousse à la réflexion. Il n’attend pas que la population marocaine ait l’ouverture d’esprit pour faire, il jette à la figure ce qui EST, ce qui EXISTE DEJA, ce qu’on veut bien ignorer et il n’en a que faire du reste.

Le marocain (né au Maroc), en règle générale, connaît une sexualité étouffée par les non-dits, le tabou, et le hchouma : on ne parle pas de ces choses-là, on n’évoque pas ces choses-là, surtout pas avec sa famille et encore moins avec l’étranger. J’essaye de faire du mieux que je peux pour vous décrire le flou dans lequel se situe notre rapport au sexe au milieu d’une société qui a un rapport très épineux avec le sujet : c’est savoir sans vraiment savoir, c’est la peur de nommer mêlée à l’interdiction silencieuse vs religieuse, c’est faire allusion par le rire sans jamais mentionner, c’est naviguer entre les lignes. TOUT sauf l’essentiel.

A l’adolescence les curiosités s’animent, les corps s’éveillent et il y a trois camps : ceux qui font connaissance avec leur corps, qui se découvrent et qui abordent le sujet avec simplicité, parce que c’est une chose de la vie, comme une autre. (ça c’est la partie infime)

Il y a ceux qui n’ont pas la chance d’explorer le sexe, qu’on réprimande à la pensée même et qu’on menace à travers des préceptes religieux qui promettraient l’enfer (laissez-moi rire), tout en exerçant la pression familiale adéquate. Cette majorité développe ce que j’appelle la curiosité urbaine : celle qui va aller chercher l’éducation sexuelle sur Internet, chez la copine, sur les chaînes étrangères.

Et il y a la partie qui vacille, qui ne sait pas quoi faire, qui est musulmane oui, qui prend en considération les préceptes mais qui se rend compte du traquenard social : de l’inégalité d’expérience avant ce soit disant mariage qui promet le bonheur, le toujours. Et c’est là où l’enfer, c’est les autres. S’agissant de sexe, vaudrait mieux être athée.

Je ne veux même pas aborder les discriminations homme femme. Je ne veux pas aborder la liberté physique que se permettent ces hommes tout en opprimant celle des femmes. Ça me fatigue. Ils me fatiguent. Tordus. C’est tout ce qu’ils sont pour moi.

Je n’ai jamais vu une seule scène de sexe dans un film marocain : l’amour est imagé par le regard, les mains qui se tiennent, les correspondances et les tragédies familiales. Il n’y a pas de franche accolade, de lèvres qui se meuvent ou de « je t’aime ». Devinettes. Deux vies. Net ?

Parlons film. Parlons Ayouch.

Alors oui il y a de franches scènes sexuelles dans ce film : pas plus qu’une bonne vieille scène américaine ou française. Mais ce que je retiens c’est qu’on y parle prostitution, qu’on interpelle le phénomène grandissant de pédophilie à Marrakech, qu’on zoome sur le quotidien de « mal vues » qui font vivre leur propre famille. Le rapport «  je ne valide pas ce que tu fais/ c’est grâce à toi que je mange », la difficulté de relation familiale, les injustices du quotidien et les illusions. Les ambitions, les rêves, la vie, le mythe du saoudien richissime et le monde de la nuit. L’excès de pouvoir. Le rejet de la société. Les homosexuels. La bisexualité.

Je parle plus haut de deux manières de faire connaissance avec le sexe : je pense qu’il y a aussi deux manières de regarder son pays. Dans les yeux ou avec ses lunettes de soleil. Ce film n’est en RIEN une atteinte à la femme, marocaine qui puis est. Ce film traite d’un sujet que tous les pays du monde connaissent. Il y a juste ceux qui étayent, décortiquent, aident, font avancer et ceux qui taisent, écartent et étranglent.

Le problème ce n’est pas le film. Le problème c’est les lunettes. C’est tout ce qu’on musèle.

Il est évident qu’apposer le rapport au sexe retracé plus haut à des scènes de sexe ne peut qu’être explosif. Tous ceux qui s’insurgent me font doucement sourire, car ce film souligne finement la faille d’une société qui a honte de ses vices. Ce film accuse les silences, appuie là où ça fait mal et ourle avec les ambitions de femmes qui sont les ambitions de celles du monde entier. La sécurité, l’amour, la stabilité.

Et si on parlait simplement de sexe à nos enfants. Et si on arrêtait de mélanger la religion à toutes les sauces. Et si on arrêtait de diaboliser le rapport au corps. La religion est propre à chacun. Arrêtons de se donner des leçons les uns les autres. Pas besoin de religion pour avoir une morale. Si vous êtes incapable de discernement, c’est juste de la connerie. Si une scène de sexe étrangère passe mais que la marocaine reste en travers, c’est dans votre tête que ça se passe. Chacun est responsable de ses fesses si je puis me permettre !

Assurez-vous que les vôtres soient propres 😉

Loubna Abidar, je vous tire mon chapeau : pour avoir tourné des scènes de sexe, pour avoir eu les couilles d’endosser son rôle et pour avoir titillé tous ces schizophrènes frustrés. Ma révérence pour votre mère qui vous soutient, et un clin d’œil pour votre fille qui sera fière de vous dans quelques années.

Nabil Ayouch, mes hommages. Un visionnaire dans la catégorie du cinéma marocain. Je vous souhaite d’être celui qu’on citera dans quelques années comme celui qui a été le point de départ de la liberté de tournage, d’exposition, d’évocation.

Et j’ai envie de finir en vous disant, much love et 3id moubarak said.

A.

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