Toujours ?

J’ai toujours été ébahie par la véracité de certaines affirmations parentales.

Et il y en a une qui m’a marqué, particulièrement : c’était au lycée, je racontais une anecdote à ma mère, et elle m’a regardé avec ce regard d’expérience de vie (qui m’agaçait à l’époque) et m’a affirmé «  Tu verras, après le bac, chacun prendra sa route ». A ce moment précis, j’étais indignée. Indignée que ma mère sous-estime la force des liens que j’avais avec mes amis (tu parles, quand t’y repenses, on était liés par un contexte scolaire qui nous réunissait), indignée qu’elle pense qu’on se perdrait de vue, indignée d’une chose qu’elle me mettait aux oreilles et que je refusais d’entendre.

Aujourd’hui je souris en repensant à l’émotion vivace de ce moment-là et je me rends compte que j’avais simplement mal compris la phrase : je l’ai interprété comme une injure, une manière de sous-estimer mes relations. Il n’en était rien, elle avait simplement une perspective de vie que je n’avais pas à l’époque, qui va au-delà des rapports, qui concerne les contextes.

Et c’est après ce bac que j’ai fait connaissance avec la notion de contexte, que j’ai embrassé le quotidien et que j’ai «  pris ma route » : adolescent, on refuse souvent d’admettre que certaines choses sont ponctuelles dans le temps. On aime s’accrocher au mot «  toujours », on se partage ces colliers de cœur (chacun gardant une moitié), on échange les trousses, on se dit des choses que bien d’autres se sont dit avant nous et que d’autres se diront après nous. On est sûr de savoir, on se dit que les parents ne peuvent pas comprendre certaines choses mais on oublie simplement qu’ils ont eu notre âge et surtout qu’ils ont des angles de réflexion dont nous ignorons COMPLETEMENT l’existence.

La majorité a effectivement pris sa route : il y en a qui ont continué leurs études, il y en a qui ont décidé de fonder une famille et il y a ceux qui disparaissent simplement dans la nature. Le tout s’éloignant dans un souvenir agréable mais diffus. Il n’empêche que certaines relations ont perduré, celles auxquelles je m’attendais le moins je l’avoue.

Ce que l’on ne sait pas à ce moment de certitude juvénile, c’est que les meilleures relations sont à venir : que c’est en quittant sa zone de confort, son contexte familier et ses repères que les recoins de notre personnalité s’éveillent. On ne sait pas qu’on va se découvrir nous-mêmes et que chaque personne rencontrée va nous apporter quelque chose. On ne sait pas que l’on va construire un autre monde, un autre soi, que l’on grandit au vrai sens du terme, qu’on découvre l’intensité de ses propres émotions. Je suis sortie de ma bulle scolaire que j’avais embellie, et j’ai développé le relationnel : j’ai compris qu’il y avait différentes amitiés, que les définitions étaient propres à chacun, qu’il y avait autant de référentiels que d’humains et qu’il n’y avait rien d’éternel. RIEN.

C’est passer de la certitude à l’observation. Passer de l’attente à la délectation de l’instant. Passer de la persuasion au doute. Passer de tout ce qu’on croit savoir à ce qu’on ne sait pas. Passer de notre référentiel à un autre. Passer du jugement à l’expérience. Passer de spectateur à acteur. Passer du temps à s’observer. Se trouver une place. Entre d’où l’on vient et ce que l’on rencontre, non pas hier, maintenant, ou demain. Mais toujours.

Le « toujours » n’est utilisable que pour une seule chose : Il y aura toujours matière à se renouveler, à se regarder différemment, à vivre, à explorer, à se vivre, à se sentir différemment. Rien n’est éternel, tout se transforme. Recyclage humain, intellectuel et physique.

Et puis, on rencontre, beaucoup, on sent, on aime, on n’aime pas, on aime un peu moins : on partage, on oublie, on trie et on fait connaissance avec ma donnée préférée dans la vie. Le hasard. Celui qui n’explique rien, celui qui vous met devant. Au premier rang. Et qui vous laisse vous débrouiller. On ne peut pas tout prévoir : il faut donner quelque chose au hasard !

Et j’ai appris que l’amitié n’a rien à voir avec la durée : que le contexte ne doit pas s’allier à «  pour toujours » pour avoir de la valeur. J’ai connu, reperdu de vue, croisé, décroisé et recroisé. Il y en a qui durent depuis le lycée, d’autres qui durent depuis 3 ans, et d’autres qui ont commencé hier. Finalement c’est un peu comme l’amour. Le temps n’est pas garant de la qualité : seule l’intensité de l’échange est juge. Seuls vous deux savez ce qu’il en est vraiment.

A.

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